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L'univers de l'Espace
Reine de Saba












La Mer Rouge et son histoire

Fabuleuse histoire de la mer Rouge et des peuples régionaux...

LA MER ROUGE DE L’ANTIQUITÉ AUX CROISADES

Il faut remonter à la période égyptienne pré-dynastique, c’est à dire antérieure à 3500 ans avant J.-C., pour aborder les premières explorations maritimes de la mer Rouge, et encore les indices sont rares [1]. Les Crétois, de leur côté, avaient établi des relations maritimes avec l’Egypte dès le quatrième millénaire [2]. Il semble qu’ils aient navigué en mer Rouge, peut-être même jusqu’à Socotra et établi le Royaume minéen ; du nom de Minos, roi de Crête jusqu’aux frontières de l’Hadramawt et du Yémen [3]. Sont-ils ensuite revenus vers l’Égypte par la vallée du Nil pour fonder les dynasties égyptiennes ? Il est difficile de résoudre ces problèmes dans l’état des connaissances actuelles. Cependant, les fouilles de Sir Arthur Evans à Cnosse (ou Knossos) et celles d’autres savants en divers sites de l’Egée ont mis à découvert une civilisation pré-hellénique ou crétoise qui commença d’apparaître vers 3000 ans avant Jésus-Christ. En outre, l’abondance des poteries crétoises dans les hypogées d’Égypte de la XIIIe et de la XVIIIe dynasties semble indiquer que, vers l’an 2000 avant J.C., les Crétois avaient des relations directes avec la vallée du Nil [4].

Vers 3000 avant J.-C., il est probable que les civilisations égyptienne et sumérienne prirent contact par mer par des voyages effectués autour de la péninsule arabique. Mais ces premiers contacts furent bientôt interdits par un peuple de souche himyaritique qui se fixa autour du littoral de l’Hadramawt et qui établit un extraordinaire cordon de secret commercial contre tous les trafiquants étrangers. Certains érudits pensent même que l’origine du mot "mer Rouge" appliqué par certains Grecs à l’ ensemble des eaux orientales est en réalité "Himyar" ou "Rouge", le héros éponyme de ces arabes.

Les premiers voyages des égyptiens de Kosseir [5] et ceux des Sumériens de Bassorah ne furent pas, d’une manière générale, poussés très loin. En ce qui concerne les premiers, ils visitèrent, sous le règne de Sahuré (5e dynastie, vers 2965-2825 avant J.C.) le pays de Pount, soit la côte des Somalis entre Bab el-Mandeb et Gardafui [6]. Il est probable qu’ils atteignirent Socotra. Après la chute de la XIIe dynastie (2212-2000 avant J.C.), les voyages maritimes égyptiens disparurent à peu près complètement et il fallut attendre la glorieuse XVIIIe dynastie (1580-1322 avant J.C.) pour que la grande expédition de la Reine Hatshepsout atteigne à nouveau au delà de Bab el-Mandeb, la côte des Somalis, Socotra [7] et même les îles Korian-Morian sur la côte de l’Hadramawt.

Les bas-reliefs du temple de Deir-el-Bahri à Louqsor retracent la grande expédition de la Reine Hatshepsout et prouvent qu’avant la XVIIIe dynastie, la route maritime vers les pays au-delà de la mer Rouge était tombée dans l’oubli. Les pierres précieuses qu’on en rapportait, l’encens et la myrrhe devaient être payés très cher aux commerçants himyarites qui en détenaient le monopole [8]. C’est le grand mérite de la Reine Hatshepsout d’avoir rétabli ce courant commercial entre l’Égypte et les Indes et nous verrons que la lutte contre les monopoles commerciaux des épices, du café et, ensuite, la trafic avec les Indes ont inspiré la plupart des grandes explorations et des grandes découvertes. Sur les bas-reliefs de Deir-el Bahri, le dieu Amon s’exprime ainsi :

"nul ne foula ces terrasses d’encens que le peuple ignorait ; ce sont les ancêtres qui en ont transmis la tradition. Les merveilles qui, sous tes pères, les Rois de la Basse Égypte, en ont été rapportées, étaient confiées à un messager, puis à un autre et cela, depuis les temps très lointains des ancêtres des Rois de la Haute Égypte, en retour de nombreuses offrandes. Et nul ne les reçut jamais que par des messagers".

Mais l’élan était donné, la voie était ouverte et chaque année, les navires égyptiens de la XVIIIe dynastie se rendaient au pays de Pount. Cette vocation maritime de l’Egypte se poursuivit sous les XIXe et XXe dynasties (1346 avant J.C. et plus tard), qui marquèrent les limites extrêmes de l’exploration égyptienne.

De leur côté, les Sumériens quittant le port d’Eridou, près de Bassorah, conduisaient leurs navires jusque sur la côte d’Oman et de l’Hadramawt et, probablement même, jusqu’à Socotra. Mais les himyarites, ces ancêtres des arabes, gardaient vigoureusement leurs côtes. Ils connaissaient déjà le régime des moussons et avaient accaparé le commerce maritime entre les Indes et la côte orientale d’Afrique dans la région de Sofala. Leurs voyages très longs suivaient à peu près le périple suivant : mer Rouge - l’Oman - côtes du Malabar - Sofala et mer Rouge. Un voyage complet durait près de trois ans pour tenir compte du renversement des moussons.

A partir du Xe siècle avant J.-C., les mystérieux Phéniciens, ces intrépides navigateurs de l’antiquité, firent leur apparition en mer Rouge. Leurs expéditions, sous l’égide du Roi Salomon ou des Pharaons d’Egypte s’enfoncèrent dans l’inconnu et atteignirent rapidement le golfe Persique et la côte orientale d’Afrique. Le Livre des Rois confirme que Salomon fit construire une flotte près d’Eilath, dans le golfe d’Akaba, et qu’après avoir armé cette flotte avec des marins et des pilotes phéniciens, il l’envoya à Ophir, d’où elle lui rapporta, en un seul voyage, quatre cent cinquante talents d’or [9].

On peut admettre que les Phéniciens ont poussé jusqu’au golfe Persique [10].

Exploration par mer sous les Ptolémées

A cette époque, les Indiens qui connaissaient également le régime des moussons ont certainement atteint le littoral oriental de l’Afrique à partir de la côte Nord-ouest de l’Inde en voyageant vent arrière [11]. l’Égypte avait été ouverte aux peuples méditerranéens par les Rois Psammetic (664-610 avant J.C.) et Néchao (610-594 avant J.C.). Les Grecs et les Phéniciens s’installèrent dans la vallée du Nil et mirent leur science nautique au service des pharaons [12]. Cependant, seuls les Phéniciens furent autorisés à naviguer en mer Rouge. C’est sous le règne de Néchao que se place le fameux périple de circumnavigation autour de l’Afrique qui fit couler tant d’encre et qui soulève encore tant de passions. De nombreux savants, historiens et navigateurs se penchent toujours sur le texte d’Hérodote qui pose l’une des énigmes les plus célèbres de l’histoire.

Il relate le voyage effectué par un capitaine phénicien vers 600-595 avant J.C. sur les instructions du Pharaon Néchao. Si on en croit Hérodote, ce hardi navigateur, parti de Suez boucla complètement le périple d’Est en Ouest et retourna en Égypte par Gibraltar après avoir fait le tour complet de l’Afrique. Voici ce que dit Hérodote :

La Libye, c’est-à-dire l’Afrique, est entourée par la mer sauf dans sa partie qui borde l’Asie, Néchao, roi d’Égypte, étant le premier à nous montrer ce fait. En effet, quand il eut terminé le creusement du canal qui s’étend du Nil au golfe d’Arabie, il envoya sur des navires des hommes de Phénicie avec la mission de retourner jusqu’aux colonnes d’Hercule et à la mer Septentrionale (Méditerranée) et de revenir ainsi en Égypte. Donc, les Phéniciens, partant de la mer Rouge, parcoururent la mer Méridionale (mer d’Arabie et l’océan Indien) et, chaque fois que l’automne venait, ils tiraient leurs bateaux sur le rivage et ensemençaient le pays, quel que fût l’endroit de Libye où ils se trouvassent et ils attendaient la moisson. Alors, ayant récolté le grain, ils appareillaient de nouveau. Ayant ainsi fait pendant deux ans, ils doublèrent les Colonnes d’Hercule dans la troisième année et parvinrent en Égypte. Et ils racontèrent des choses croyables peut-être pour d’autres mais incroyables pour moi, entre autres, qu’en tournant autour de la Libye, ils avaient le soleil à leur droite. Ainsi fut découverte, pour la première fois, la Libye" [13].

La controverse qui s’est établie dès l’antiquité sur le récit d’Hérodote dure encore. Polybe, historien et explorateur de l’Afrique, et Posidonius, philosophe, physicien, restaient sceptiques. Dans les temps modernes, Bougainville était hésitant ; Rannel, Wheeler et surtout Müller furent parmi les savants les partisans plus vigoureux de la réalité du périple. E.J. Webb était le chef de file des sceptiques.

L’hypothèse de Wheeler nous semble la plus vraisemblable. Le départ aurait pu avoir lieu en mai. Poussés par le vent du nord qui balaie la mer Rouge jusqu’en septembre, les navires phéniciens auraient reconnu Guardafui en octobre à l’époque de la renverse des moussons. Entraînés par le vent du Nord-Est et le rapide courant de Mozambique, ils auraient doublé le Cap de Bonne Espérance en avril de l’année suivante pour se trouver au nord de l’équateur en juillet au plus tard. Compte tenu des nombreux arrêts, ils auraient atteint le Sénégal en mars de la seconde année et l’Égypte dans le courant de la troisième année. La place nous manque pour entrer dans le détail de cette navigation et pour en tracer l’itinéraire sur la carte, mais l’hypothèse est à retenir. Cependant, rien ne sera tranché tant qu’une preuve matérielle, inscription ou trace formelle de leur passage ne sera mise à jour. Il y a malheureusement peu de chance, car les Phéniciens entouraient leurs voyages d’un secret extraordinaire et conservaient, même à leur retour en Egypte, un mutisme implacable sur le déroulement de leurs expéditions et l’étendue de leurs découvertes [14].

Les Grecs ne pénétrèrent dans la mer Rouge que sous le règne de Darius, roi des Perses (521-486 avant J.C.). Alors que, dès le Xe siècle avant J.C., les Hébreux et les Phéniciens voguaient vers les pays fabuleux de l’Ophir, les Grecs d’Homère étaient cantonnés dans la Méditerranée orientale. Les Arabes, de Suez à l’Euphrate, barraient la route aux peuples du nord. En outre, l’Égypte restait, jusqu’au milieu du VIIe siècle avant J.C., un pays fermé et les colonies grecques, autorisées à séjourner sur le bras occidental du Nil, ne s’aventuraient pas jusqu’aux rivages de la mer Rouge.

Il fallut attendre la conquête de l’Égypte par Cambyse, fils de Cyrus le Grand, en 525 avant J.C. pour que les Grecs fussent autorisés à naviguer en mer Rouge et dans l’océan Indien. Après le voyage de Scylax de l’Indus à Suez, les Perses laissèrent les Grecs s’installer à Kosséir et leurs vaisseaux s’aventurer jusqu’au Yémen [15]. Les Grecs ne savaient encore rien de l’Afrique orientale et du golfe Persique et leurs croisières dépassaient rarement Bab el-Mandeb, dont la mauvaise réputation suffisait à freiner l’esprit d’aventure de leurs capitaines.

Mais la grande dynastie des Ptolémée allait bientôt donner à la navigation grecque une puissante impulsion. Ptolémée ler Soter (fils de Lagus), général d’Alexandre le Grand, était monté sur le trône d’Égypte en 323 avant J.C. à la mort de son souverain. Il avait accompagné Alexandre aux Indes et reconnu l’importance du commerce indien avec l’Égypte. Dès qu’il fut sur le trône, il fit construire de grands navires et les envoya explorer la mer Rouge sous les ordres de l’amiral Philon pour forcer la barrière arabe qui s’opposait farouchement à la percée des Grecs [16]. En outre, il avait reconnu aux Indes la puissance au combat des éléphants de guerre et désirait s’en procurer, dans le sud de la mer Rouge pour armer ses légions.

Ptolémée II Philadelphe qui régna de 285 à 246 avant J.C. accentua encore les explorations de la mer Rouge. Ses navires franchirent Bab el-Mandeb et trafiquèrent avec les naturels de la côte des Somalis. Il ouvrit sur la mer Rouge de nouveaux ports reliés au Nil par d’excellentes routes et fonda des stations de chasse à l’éléphant jusqu’à Bab el-Mandeb. Il envoya Aristote et Pythagore explorer les côtes du Hedjaz et d’autres représentants de son autorité poussèrent même jusqu’à Gardafui, laissant sur les différents points de la côte Ouest de la mer Rouge et de la côte des Somalis des piliers et des autels pour marquer les points extrêmes de leur avance [17].

Son successeur Ptolémée III Evergète I (246-222 avant J.-C.) organisa la chasse sur un pied militaire et établit sur la côte des Somalis des positions solides qui lui permirent de créer de nouvelles relations commerciales [18].

Après lui, la belle période des Ptolémée prit fin et les successeurs d’Evergète I ne conservèrent pas le même esprit d’aventure et de commerce qui poussa les navigateurs grecs jusque dans l’océan Indien. La mer Rouge et le golfe d’Aden avaient été explorés jusqu’à Gardafui et la côte orientale de l’Afrique jusqu’à Rhapta. Mais la barrière arabe de l’Hadramawt et du golfe Persique tenait bon. Les Sabéens du Yémen et les Himyarites, le long de la côte de l’Hadramawt, essayèrent par tous les moyens d’empêcher les Grecs d’atteindre les Indes par la mer. Seul, Eudoxe de Cyzique, sous le règne de Ptolémée IX, Evergète II en 146 avant J.-C., réussit à effectuer deux voyages d’Égypte aux Indes et en revint à chaque fois avec une cargaison d’aromates et de pierres précieuses. Dépouillé par son souverain, il abandonna ses tentatives [19].

Pendant le second siècle avant J.-C., malgré la décadence des Ptolémée et les difficultés dans lesquelles se débattait le Royaume d’Égypte, les marchands grecs continuèrent néanmoins à leurs risques et périls de commercer avec la côte occidentale de la mer Rouge. L’empire romain, au fait de sa puissance, recherchait les articles de luxe orientaux et les commerçants égyptiens approvisionnaient de leur mieux la grande capitale occidentale.

Le dernier siècle avant J.-C. vit l’effondrement de la dynastie des Ptolémée et l’Egypte passa sous la domination romaine en 31 avant J.-C. La dynastie avait cependant laissé une oeuvre admirable.

Grâce aux géographes grecs : Pline, Artémidore, Agatharchide et tant d’autres, la mer Rouge et ses côtes étaient connues et soigneusement décrites. Le "Périple de la mer Erythrée", véritable instruction nautique, permettait aux navigateurs de se rendre d’Égypte jusqu’à Bab el-Mandeb, Socotra et même aux Indes. De nombreux ports d’escale jalonnaient cette route maritime grecque. Ils s’échelonnaient ainsi d’après les dernières estimations :

Somalie Côte orientale d’Afrique
Avalites (Zeila) Tabas (mas Chenaref)
Malao (Berbera) Panon Khor Benna)
Kundu (Mait) Opone (Dante-Ras-Hafun)
Mosylon (Ras Chan) Pano (Obbia)
Cobe (Botiala) Serapion (Brava)
Elephant Potamia (Alula) [20] îles Pyralaes(Mombassa)
Borae Obnoxia (Oloch) Rhapta (Dar es Salam ou (Bagamoyo)
Côtes ouest de la mer Rouge Côtes est de la mer Rouge
Arsinoe-Cléopatris (Suez) Aélanna (Eilath-golfe d’Akaba)
Myos-Hormos (Ras Abou-Char) Leuco Come (El Haura -25°)
Albus Portus (Kosseir) Egra (Yambo)
Bérénice( Ras-Benas) Napogus Vicus (Hoddeidah)
Ptolémais Epitheras (île Er-Rih) Sosipoi Portus (Moka)
(Asqiq(18° 2 N) Ocelis (Cheik Said )
Adulis (golfe de Zula) Arabia Eudaemon (Aden)
Arsinoe (Raheita - détroit de Bab el-Mandeb)  Cane (Bali Haf)
Dirae (Ras Syan - République de Djibouti) Syagrus Prom. (Ras Fartak)
Bérénice Epidires (Obok) Ile Sérapidis (île Masirah)

Lorsque l’Empire Romain eut conquis l’Égypte et la Syrie, son pouvoir s’étendait jusqu’à l’Euphrate et aux limites de l’Arabie. Rome était devenue la capitale du monde civilisé et un courant commercial et maritime important s’établit bientôt entre la péninsule romaine et l’Egypte. L’enrichissement prodigieux des provinces occidentales de l’Empire fut à l’origine de la reprise des expéditions maritimes en mer Rouge. Les denrées précieuses, les produits rares venant des Indes lointaines, étaient de plus en plus demandés en Europe et les marchands grecs d’Egypte reprirent les routes de l’aventure et de l’inconnu pour satisfaire l’immense désir de lucre de l’occident. Alors que les expéditions des Ptolémée avaient conservé un certain caractère scientifique, celles qui s’organisèrent sous le règne d’ Auguste (63 avant J.C. -14 après J.C.) grâce en général, aux capitaux et au prestige romains, n’ont eu qu’une allure strictement commerciale.

Strabon nous dit qu’au temps d’Auguste, il partait certaines années près de 120 navires de Bérénice ou de Myos Hormos pour la côte Nord Est d’Afrique et parfois jusqu’aux Indes [21]. Des ambassades et des présents furent échangés entre Rome et les Indes et les produits d’Arabie, d’Afrique et des Indes arrivaient largement en Méditerranée : épices, parfums, gommes, perles, ivoires, bois, pierres précieuses.

Ce commerce empruntait la voie maritime, plus indépendante et moins dangereuse que la voie terrestre. Cependant les voyages étaient longs : les vaisseaux grecs suivaient pratiquement la côte de Suez jusqu’aux Indes tout le long de l’Hadramawt. Ils devaient d’abord payer de fortes taxes d’abord aux Sabéens à Moka et , ensuite aux chefs himyarites indépendants de la côte de l’Hadramawt et, enfin, en dernier lieu, aux Perses du détroit d’Oman qui prélevaient également une dîme sur les marchandises. Ces vexations et l’attitude hostile des Sabéens décidèrent l’empereur Auguste, sur la demande des marchands grecs d’Égypte, à envoyer une expédition pour s’emparer du royaume Sabéen et le soumettre à l’autorité de Rome. Cette idée romaine de la conquête de la mer Rouge au Nord et au Sud et qui ouvrait la route des Indes fut reprise douze siècles plus tard par les croisés et fut à l’origine de l’une des plus extraordinaires expéditions maritimes du Moyen-Age.

D’après Pline et Strabon [22], Aelius Gallus, en 24 avant J.C., fut chargé par le Proconsul d’Egypte de mener à bien cette expédition et de soumettre l’Arabie. Il rassembla à Cléopatris (Arsinoé), tout près de Suez, 10 000 soldats romains, 500 Juifs et environ 1 000 Nabatéens de Petra. Ces derniers étaient placés sous les ordres de Syllaeus, Procurateur de la Nabataei [23] chargé, en outre, de guider l’expédition. Une flotte gréco-romaine les transporta jusqu’à Leuco Come [24] ou l’armée romaine stationna près d’un an, décimée par la mauvaise qualité de la nourriture et l’eau malsaine. Lorsqu’elle fut en état de reprendre la route, Aellius Gallus résolut d’atteindre les Sabéens par voie de terre et se lança sur les pistes désertiques de l’Arabie, transportant de l’eau à dos de chameau. Après 80 jours de marche, les légions romaines traversèrent le désert à l’est de la chaîne du Hedjaz, arrivèrent dans le Nedjran (ou Najrân), dans l’est de l’Asir d’aujourd’hui, région fertile et irriguée où ils trouvèrent des vivres et des approvisionnements. En poussant vers le sud, elles se heurtèrent à d’importantes forces locales et durent livrer maints combats avant d’arriver à Harsiaba (Mareb) à 150 kilomètres dans le nord-est de Sana sur le territoire du roi des Rhammanites, Ilasaros. Ceux-ci, issus, d’après la légende, de Rhadamante, frère de Minos Roi de Crête, et voisins des Minéens, opposèrent une résistance opiniâtre aux légions d’Aelius Gallus. Epuisés par la traversée du désert et par le manque d’eau, les soldats romains durent lever le siège. Leur chef savait qu’il était seulement à quelques jours de marche du Pays des Aromates (côte de l’Hadramawt) et du Yémen, mais la traîtrise de son guide lui fit perdre six mois à parcourir la région. Ses troupes étaient décimées par le manque d’eau, les combats incessants et l’implacable soleil d’Arabie, aussi Aelius Gallus décida de ne pas poursuivre la campagne et retourna dans le Nedjran pour y chercher les approvisionnements qui lui manquaient. Onze jours après, il était à Bir Saba (Les Sept Puits) et cinquante jours plus tard, il atteignait Zakra (ou Egra) sur la mer Rouge. Le trajet de retour lui avait demandé soixante jours alors que l’aller avait duré six mois. Il s’embarqua à Akra sur les bâtiments de la flotte gréco-romaine et débarqua à Myos Hormos [25]. Les légions romaines rentraient avec de grosses pertes, décimées par la maladie, la fatigue et la faim. Les détails et les observations qu’elles rapportaient d’Arabie étaient maigres. Comme l’indique Pline, elles ramenaient quelques renseignements sur les Sabéens, les Minéens et les Himyarites mais l’expédition qui avait coûté des efforts énormes se soldait par un échec.

Il semble, cependant, que sous le règne d’Auguste, une autre expédition ait été entreprise contre Aden (Arabia Eudaemon) sur l’initiative d’Isidore de Charax qui avait été chargé par l’Empereur d’un voyage de circumnavigation autour de l’Arabie, de la mer Rouge au golfe Persique. Malgré une controverse très vive, la lumière n’a jamais été faite complètement sur ce point d’histoire.

Sous le règne de Tibère (14-37 après J.-C.) la remarquable découverte du marchand grec Hippalus transforma complètement la navigation de la mer Rouge aux Indes et rendit illusoire le blocus himyarite de la côte de l’Hadramawt. Cet excellent navigateur savait que l’Inde formait une péninsule qui s’avançait largement au sud et grâce à de nombreux voyages de cabotage, il avait acquis une très bonne connaissance de la mer d’Oman et de la situation des ports indiens [26]. Il savait que de mai à octobre, un vent régulier soufflait du sud-ouest, tandis que de novembre à mars, il soufflait du nord-est avec la même régularité. Un jour, Hippalus, après avoir franchi Bab el-Mandeb et fait escale à Aden, suivit la côte de l’Hadramawt jusqu’au Ras Fartak sans s’arrêter et de là, il gouverna droit vers le Gange [27]. Ses théories se révélèrent exactes car il atteignit l’embouchure de l’Indus. Le retour s’effectua de la même façon avec la mousson du nord-est et il retourna en mer Rouge en longeant la côte arabe sans s’arrêter jusqu’à Aden.

Exploration par mer au temps des Grecs et des Romains

De nombreux autres navigateurs l’imitèrent et la navigation, grâce à cet homme remarquable, prit bientôt une grande ampleur. La barrière himyarite était franchie. Les navires romains empruntèrent bientôt ce nouveau trajet et, partant d’Egypte en juillet, ils quittaient les Indes en décembre pour être de retour à Suez deux ans après. Les Grecs, de leur côté, abordèrent Ceylan (Taprobane) sous le règne de Claude (54-68 après J.-C.) et à partir de Vespasien (79 après J.-C.) la mer Rouge et le nord de l’océan Indien complètement explorés n’avaient plus de secrets pour eux.

Sous le règne d’Hadrien (138 après J.-C.), les navigateurs, partant d’Egypte, atteignaient la Malaisie et la Birmanie et sous Marc-Aurèle (180 après J.-C.) ils remontèrent la mer de Chine. D’après une source chinoise, une ambassade envoyée par Marc Aurèle vint saluer l’empereur Muan-Ti. Des sujets romains furent reçus en Chine sous le règne de Dioclétien (284-305 après J.-C.) et on peut dire que les limites de l’exploration romaine furent atteintes vers la fin du IIIe siècle. Le déclin de Rome, la diminution de la puissance économique des peuples méditerranéens ralentirent peu à peu ces voyages et les sujets romains abandonnèrent au fur et à mesure la route des Indes et de la Chine. Ils furent remplacés par les Nabatéens, les Arabes, les Axoumites d’Ethiopie et les Perses, tandis que les Chinois s’aventuraient dans le golfe Persique. Si une légère reprise de ce grand courant commercial fut amorcée par Justinien (527-565) et Heraclius (610-640) empereurs romains de Byzance, elle n’eut jamais l’ampleur et l’importance acquises à l’époque de la grande puissance de Rome. La barrière arabe se rétablit et la mer Rouge se ferma peu à peu aux peuples méditerranéens. La division de l’Empire Romain sous Théodose Ier et qui donna en 380 les provinces orientales, dont l’Egypte, à Arcadius, premier empereur romain de Byzance, avait amorcé cette tendance et lorsque la vallée du Nil fut conquise par les Arabes en 640, la mer Rouge devint infranchissable à tous les peuples non islamisés. Cependant, dans le sud de la mer Rouge, la christianisation du Yémen, qui se prolongea, avec des fortunes diverses, jusqu’à l’invasion perse de 575 et une centaine d’années après, jusqu’à la prise de possession complète du pays par les Arabes, avait provoqué une certaine activité maritime qui donna au royaume chrétien d’Axoum l’occasion d’intervenir sur le côte orientale de l’Arabie et d’étendre sa puissance navale sur cette partie de la mer Rouge.

Ce fut Constance II (337-361) fils de Constantin qui envoya au Yémen l’évêque Indien Théophile pour prêcher la religion de la Croix. Celui-ci fut autorisé à construire des églises, notamment à Zafar, capitale du Royaume, à Aden, dans le golfe Persique. Un siècle plus tard, les disciples de Théophile pénétrèrent dans le Nedjran, partie du royaume de Dhu-Nowas pour poursuivre leur apostolat, mais ce souverain converti au judaïsme les persécuta et 20 000 chrétiens furent brûlés sur son ordre. L’un des disciples de Théophile, Abu Thalaban, réussit à s’enfuir et parvint à Byzance où il réclama du secours auprès de l’empereur Anastase Ier. Celui ne pouvant intervenir, faute de moyens, envoya des ambassadeurs à Axoum pour demander au Roi d’Ethiopie de sauver les Chrétiens du Yémen. Convertis au christianisme un siècle auparavant, les Axoumites résolurent d’agir et rassemblèrent à Adulis des forces considérables sous le commandement d’Elesbaas. De Bérénice à Adulis, les meilleurs navires rallièrent la flotte axoumite et, bientôt, l’escadre chrétienne comportait une centaine de vaisseaux dont plusieurs romains. Transportant près de 120 000 hommes, elle traversa Bab el-Mandeb et débarqua très probablement ses troupes à Arabia Eudaemon (Aden) en 525. Placée sous le commandement d’Aryat, puis d’Abraha, l’amée axoumite entra au Yémen où elle investit Zafar la capitale. Poursuivant sa route vers le Nord elle traversa le Nedjran et, conduite par Abraha, atteignit bientôt la Mecque. La tradition arabe indique qu’une furieuse bataille qui dura douze jours s’engagea sous les murs de la capitale islamique. Connue sous le nom de "bataille de l’éléphant", probablement à cause de l’éléphant de combat que montait Abraha, elle se termina par la défaite des troupes axoumites qui durent retourner au Yémen au prix de lourdes pertes [28]. Jusqu’en 575, le Yémen et le Nedjran, tenus par les représentants de l’empereur d’Axoum, restèrent chrétiens et il fallut attendre l’invasion perse pour voir décliner la puissance axoumite qui dut abandonner les territoires conquis. Les Perses, venus par mer du golfe Persique, conservèrent le Yémen jusqu’à l’invasion arabe de 675 qui convertit toute l’Arabie du sud à l’islamisme et ferma complètement le détroit de Bab el-Mandeb aux incursions maritimes étrangères.

Le royaume éthiopien d’Axoum chercha à conserver pendant longtemps sa suprématie sur mer dans la partie centrale de la mer Rouge. Au début du VIIIe siècle, en 702, de puissantes flottilles axoumites ravagèrent même la partie nord de cette mer et saccagèrent Djeddah, port de la Mecque. Les califes ripostèrent vigoureusement et débarquèrent sur la côte ouest de la mer Rouge, où ils occupèrent l’actuelle Erythrée en bloquant les ports de l’empereur d’Axoum. Ils s’installèrent solidement dans l’archipel de Dahalak, au large de Massawa, et enlevèrent par des opérations habilement menées tous les ports de la côte ouest, de Souakin à Assab. Les Axoumites réagirent vers la fin du IXe siècle et reconquirent leurs anciens territoires sur la mer. La puissance maritime et commerciale du Royaume d’Axoum se reconstitua et les relations avec le Yémen reprirent normalement. Massawa et l’archipel Dahalak avaient été occupés à nouveau et la route des caravanes du Harrar aboutissait près de Berbera où tout le littoral était sous le contrôle d’Axoum. Cette situation ne dura qu’un siècle et, à la fin du Xe siècle, une puissante offensive des musulmans, partie des ports du Yémen avec de nombreux navires leur permit de reprendre l’archipel Dahalak, Massawa et Zeilah.

L’Empire d’Axoum dut abandonner sa province maritime, l’Erythrée, et fut enfermé dans ses montagnes durant six siècles jusqu’à ce que l’apparition des Portugais, à partir de 1510, lui ouvre à nouveau, pour peu d’années, les ports de la mer Rouge. A partir du XIe siècle et jusqu’aux croisades, la mer Rouge resta sous la domination totale de l’Islam. Aucun navire étranger ne pouvait y pénétrer. Ceux qui venaient des Indes devaient s’arrêter à Perim [29] dans le détroit de Bab el-Mandeb où des pilotes les conduisaient à Moka. Après avoir déchargé leurs cargaisons dans ce port, ils reprenaient le chemin de l’océan Indien. Il fallut attendre deux siècles pour voir à nouveau des navires étrangers naviguer en mer Rouge et ce furent les galères de Renaud de Chatillon, seigneur français de la deuxième croisade qui s’est rendu célèbre pour l’extraordinaire expédition maritime qu’il organisa contre Aden et Djeddah.


Sources de cet article : Institut de Stratégie comparée. Commission Française d’Histoire militaire.

[1] G. Bénédicte, Fondation Eugène Piot, Mon. et Mem. XXLL. 1916. R. Hall, Cambridge Ancient History, tome I. S. Smith, Early History of Assyria

[2] Sir Arthur Evans, The Palace of Minos, volume I.

[3] Pline mentionne le royaume minéen et évalue à 3 000 le nombre des familles crétoises qui avaient un monopole de la cueillette, du transport et du commerce de l’encens ainsi que des soins à accorder aux arbustes thuriféraires.

[4] M. Cary et E.H. Warmington Les Explorateurs de l’antiquité.

[5] Albus Portus ou Loucos Limen- Ruines un peu au nord de Kosceir.

[6] Une première expédition égyptienne au pays de Pount remonterait à la IIIe dynastie (cf Oudi Hammamat, 2 volumes).

[7] Ancienne Panchéa-Aa-Pankaa du conte du naufragé XIIIe dynastie.

[8] Pline.

[9] Il existe d’ailleurs une curieuse théorie selon laquelle Madagascar aurait été habitée autrefois par un peuple juif qui portait le nom de "Bnai Abraham" (Fils d’Abraham). Leur territoire principal se trouvait dans l’île Sainte Marie. D’après le grand voyageur français Flacourt, l’un des premiers colonisateurs français de Madagascar, les Bnai Abraham seraient arrivés dans la Grande île sous le règne de Nabuchodonosor II après la destruction en 587 avant J.C. du Royaume de Juda.

[10] J. Harrison, Jour. Anthr. Inst. IV- 1874-1875.

[11] Schoff, The Periplus-Mookerji, Indian Shipping.

[12] Hérodote II.

[13] Hérodote IV.

[14] L’Association Pount présidé par l’I.G.A, (2s) Bourgoin, Directeur du Shom, et dans laquelle figurent des égyptologues de renommée mondiale ainsi que des professeurs et l’Amiral Labrousse, a aidé M. Gil Artagnan à reconstituer un navire de mer pharaonique de l’époque, le Pount. Parti d’Alexandrie en 1988, le Pount a fait le tour de l’Afrique, en deux ans et demi, comme les Phéniciens. Il est actuellement de retour à Alexandrie et a fait la preuve que le périple était possible dans le temps indiqué par Hérodote.

[15] Hérodote II et IV - Diodore I.

[16] Pline VII, XXXVI.

[17] H. Carry et E.W.Warmington Les explorateurs de l’antiquité Strabon XVII- Agatharchide X -Diodore III- Pythagore : Athénae.

[18] Agatharchides Diodore III.

[19] Posidonius -Strabon II- XVI

[20] kilomètres à l’est.

[21] Strabon II- XV- XVII.

[22] Pline VI -Strabon XVI.

[23] C’était la région qui entourait le golfe d’Akaba. Elle descendait jusqu’à une certaine distance au sud le long de la côte orientale de l’Arabie.

[24] L’actuel El-Haura, sur la côte est de l’Arabie par 25° de latitude N.

[25] Ras Abou Chahr sur la côte ouest de l’Egypte, au nord de Kosseir.

[26] M. Cary et H. W. Warmington, Les explorateurs de l’antiquité.

[27] Pline VI- Schoff, The Periplus.

[28] Prince Youssouf Kamal, Monumenta Geogr. Africae et Aegyptae.

[29] Diodori Insola.

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